La corrida

La corrida (mot espagnol, de correr : « courir ») est une forme de course de taureaux consistant en un combat à l’issue duquel le taureau est mis à mort. Elle est pratiquée essentiellement en Espagne, au Portugal, dans le Midi de la France, dans certains États d’Amérique latine (Mexique, Pérou, Colombie, Venezuela, Équateur et Bolivie).

Se déroulant dans des arènes, la corrida est un spectacle tauromachique, issu d’une longue tradition puisque sa forme actuelle, où la mise à mort est effectuée par le matador, à pied et armé de sa seule épée, remonte à Francisco Romero, dans la première moitié du XVIIIe siècle. Elle se déroule selon un rituel et des modalités bien fixés aujourd’hui, dont l’essentiel remonte à ceux définis par le matador Francisco Montes « Paquiro », avec son traité de tauromachie de 1836, Tauromaquia completa.

Une corrida commence par un paseo, le défilé initial de tous les participants. Le combat se divise ensuite en trois parties, trois tercios (« tiers ») : au cours de la première partie, le tercio de pique, deux picadors affrontent le taureau et le blessent à l’aide d’une longue pique, ce qui permet à la fois de l’affaiblir et d’évaluer son comportement. Au cours du deuxième tercio, le tercio de banderilles, des banderilleros, voire le matador lui-même, plantent trois paires de banderilles dans le dos du taureau. Enfin, lors du troisième tercio (la mise à mort proprement dite), le matador, après une faena, une série de passes exécutées avec sa muleta, met à mort le taureau par l’estocade portée avec son épée.

Considérée par les aficionados et nombre de ses historiens comme un art, la corrida a inspiré de nombreux créateurs aussi bien en peinture, qu’en littérature, en musique et au cinéma. Cependant, dans un contexte où le désintérêt pour la corrida, voire son rejet, gagnent du terrain, nombre de ses opposants l’assimilent à de la torture proposée en spectacle, et réclament son interdiction.


corrida aux arènes d’Arles

Histoire de la corrida

Origines

Dans le langage courant, la « corrida » désigne de nos jours la course de taureaux telle qu’elle se pratique principalement en Espagne, au Portugal, en France et dans certains pays d’Amérique latine. Cependant, avant d’exister sous leur forme actuelle, les courses de taureaux ont connu en Espagne une longue histoire étalée sur de nombreux siècles.

Bien que les « jeux taurins » et le culte du taureau aient eu une grande importance dans l’antiquité dans tous les pays du bassin méditerranéen[4], il semble difficile de lier leur existence avec les pratiques de la corrida espagnole d’après les études de la plupart des historiens contemporains. « Le culte du taureau a existé dans les civilisations méditerranéennes et bien au delà, sous des formes particulières à chacune de ces cultures. Il y eut parfois influences dans les pratiques, mais héritage, non. (…) La corrida est d’autant plus espagnole qu’elle est l’œuvre lente d’un peuple et de ses gouvernants[5]. »

L’origine romaine de la tauromachie est fréquemment réfutée par les historiens, et ce dès le XVIIIe siècle par un des premiers chroniqueurs Nicolás Fernández de Moratín[6].


peintures des grottes d’Altamira : aurochs, sangliers, cervidés, bisons. Magdalénien, Paléolithique supérieur[

Les origines de la corrida et son déroulement restent opaques. « Il faut se résigner à l’incertitude. Nous ignorons les origines exactes des jeux tauromachiques dont l’épanouissement fut réservé à l’Espagne[7]. (…) Bien qu’on ne puisse le prouver d’aucune manière, grande est la tentation de croire que la tauromachie espagnole est née tout simplement en Espagne. La présence de nombreux aurochs y est attestée depuis des millénaires. Les peintures rupestres ont valeur de documents irréfutables (…) peintures magdalénienne des grottes d’Altamira (…) peintures néolithiques de Albarracín[8]. » « Les premières courses de taureaux dont on ait connaissance datent des fêtes royales données par Alphonse II des Asturies en l’an 815. On n’en sait pas plus. Il faut attendre le XIIIe siècle pour en savoir davantage du combat lui-même.(…) En revanche, des légendes, des miracles, laissent penser (…) que la tradition tauromachique est déjà bien implantée dans les contrées les plus reculées de la péninsule Ibérique, tant chez la noblesse qu’auprès du peuple[5]. »

évolution

Au Moyen Âge, les nobles organisent entre eux des chasses aux taureaux et des joutes équestres pendant lesquelles ils attaquaient le taureau à l’aide d’une lance. Ainsi, selon une chronique de 1124, des « fêtes de taureaux » ont lieu à Saldaña alors que Alphonse VII s’y trouve. La chronique rappelle également que Le Cid est lui-même friand de ces jeux[9].


Le Cid combattant un taureau, à cheval. Par Goya.

Au XIIe siècle, le succès d’une fête royale repose essentiellement sur un personnage inconnu dans les provinces du sud de la péninsule, le mata-toros, qui tue vraisemblablement l’animal d’un jet de javelot[10].

Plus tard, Charles Quint sera grand amateur de ce spectacle lorsqu’il se présente sous forme de joutes équestres, c’est-à-dire des « jeux de toros » répondant à des codes précis, dont l’habileté des cavaliers est rapportée par de nombreux traités[11].

Au cours des XVIe et XVIIe siècles, la tauromachie à cheval réservée à la noblesse se codifie peu à peu, pour en arriver notamment à la publication en 1643 du Traité d’équitation et diverses règles pour toréer de Don Gregorio de Tapia y Salcedo. Les cavaliers pratiquent un combat à l’aide de lances, ancêtre de la corrida de rejón et de la corrida portugaise modernes.

Les taureaux sont en général mis à mort par les cavaliers ; cette mise à mort est parfois effectuée par les valets à pieds. Il arrive également que le taureau ne soit pas immédiatement tué ; après le combat, il est livré à la populace qui s’en sert pour faire des jeux : pose et retrait de banderilles, sauts de pied ferme ou à la perche par-dessus le taureau, etc. Quand le taureau est trop affaibli pour que ces jeux restent possibles, il est mis à mort : on lui tranche les jarrets à l’aide d’une lame fixée au bout d’une perche ; il ne reste plus qu’à le tuer d’un coup d’épée.

À partir du XVIIe siècle, le principal acteur reste encore le cavalier, mais c’est désormais un varilarguero (« porteur de longue lance », par opposition aux nobles dont la lance était en fait une sorte de javelot). Au lieu de poursuivre le taureau, ou de se faire poursuivre par celui-ci, il l’attend de pied ferme pour l’arrêter avec sa lance, comme le font les picadors actuels.

Apparition de la forme moderne

Dans les premières années du XVIIIe siècle, à Ronda, un certain Francisco Romero, à la fin d’une course, demande l’autorisation de tuer lui-même le taureau. Après l’avoir fait charger deux ou trois fois un leurre fait de toile, Francisco Romero estoque le taureau à l’aide de son épée. Par la suite, il recommence dans d’autres arènes et devient un véritable professionnel. Aussi Francisco Romero est-il généralement considéré comme « l’inventeur » de la corrida moderne, même s’il est possible que cette mise à mort du taureau par estocade ait été pratiquée avant lui. En 1726, Moratín écrit à ce sujet : « À cette époque-là, un homme commence à se faire remarquer : Francisco Romero, celui de Ronda, qui fut un des premiers à perfectionner cet art avec la muletilla, attendant le taureau face à face[12] ». Ce fameux affrontement en face n’est autre que l’estocade a recibir que Romero expérimente avec succès.

Ses succès entraînent un changement radical dans l’art de toréer : avant lui, le personnage principal est encore le picador ; après lui, l’important n’est plus la mise à mort, mais ce qui la précède : elle n’est désormais plus que la fin du spectacle, non sa finalité.

À la suite de Francisco Romero, nombre de ses compatriotes se font aussi matadores de toros, notamment son petit-fils Pedro Romero, « Costillares » et « Pepe Hillo ». Ce dernier sera en 1796 l’auteur de La tauromaquia, o el arte de torear de pie y a caballo (« La tauromachie, ou l’art de toréer à pied et à cheval »), premier traité de tauromachie moderne.

Mais c’est avec Francisco Montes « Paquiro » que se met en place l’organisation de tous les intervenants de la corrida. Dans un traité rédigé en 1836, La Tauromachie ou l’art de toréer dans les plazas à pied comme à cheval[13], il organise en effet le spectacle dont le premier règlement officiel sera promulgué en 1852[13]. Désormais, picadors et banderilleros ne sont plus que les subalternes du matador ; leur but est de permettre la mise à mort du taureau avec le maximum de chances de réussite possible. Les suertes devenues dès lors inutiles, telles que les sauts à la perche, disparaissent.

Outre « Paquiro », les principales figuras (« vedettes ») de cette époque sont « Cúchares », « Frascuelo » et « Lagartijo »[14].

C’est avec l’arrivée de l’impératrice Eugénie, d’origine espagnole, qu’apparaissent en France, à partir des années 1852-1853, les premières corridas[15] à partir desquelles la vogue de ce spectacle va se développer dans le pays, jusqu’à l’implantation d’arènes à Paris, à l’occasion de l’Exposition universelle de 1889[16].


Aux XXe siècle et XXIe siècle

La mauvaise réputation que vaut à l’Espagne l’éventration des chevaux lors des corridas, et la difficulté d’approvisionnement en montures qui en résulte, amènent Miguel Primo de Rivera à imposer en 1928 le caparaçon protecteur pour les chevaux, le peto[17]. La corrida change alors de caractère en se recentrant sur l’affrontement entre taureau et matador. La pénurie de taureaux entraînée par la Guerre d’Espagne et la Seconde Guerre mondiale amène dans l’arène des taureaux trop jeunes, dont le petit format et les cornes afeitées quasi-systématiquement[18] permettent un toreo rapproché, où excelle Manolete[19].


Primo de Rivera, qui impose en 1928 la protection des chevaux par le port du caparaçon.

La fin du XXe siècle voit une forte progression du nombre de corridas, encouragée par le tourisme[20], en même temps que s’accroît l’opposition à la corrida, freinée pour un temps par l’introduction du peto protecteur. Parmi les figures de ces dernières décennies, on compte les noms de « El Cordobés », « El Viti » et Paco Camino. Puis viennent Francisco Rivera « Paquirri », Antonio Chenel « Antoñete » Paco Ojeda et Juan Antonio Ruiz Román « Espartaco ». Au début du XXIe siècle, les principales figuras (« têtes d’affiche ») sont Enrique Ponce et Julián López Escobar « El Juli ».

En France, le ministère de la Culture inscrit en janvier 2011 la tauromachie au patrimoine culturel immatériel de la France[21], décision annoncée le 22 avril 2011. Le ministre de la culture Frédéric Mitterrand souligne que cette décision, en dépit de la démarche lancée en 2009 par l’union des villes taurines françaises et l’Observatoire national des cultures taurines[22], n’implique « aucune forme de protection, de promotion particulière ou de cautionnement moral et ne [vise] pas à proposer la tauromachie à l’inscription au patrimoine culturel immatériel de l’Unesco », mais relève simplement « l’existence factuelle d’une pratique et d’un développement alentour d’un certain nombre d’éléments de nature culturelle (rituels, œuvres inspirées, rassemblements populaires, pratiques d’un vocabulaire spécifique) »[21].

Cette décision a été vivement critiquée par les opposants à la corrida. Claire Starozinski, de l’Alliance anticorrida, dénonce ainsi « l’aval honteux de l’État français [qui] est bien l’aveu que nos dirigeants n’ont que faire des aspirations et de l’opinion de la majorité des Français », et s’interroge sur le fait que le « ministre de la Culture (…) [puisse] décemment encourager une survivance archaïque qui consiste à donner en spectacle la torture d’un animal »[23].

En Amérique latine

La corrida en Amérique latine s’est implantée dans les pays où l’empreinte espagnole a été la plus ancienne et la plus forte[25].

Les courses de taureaux telles qu’elles se pratiquaient alors en Espagne s’implantent en effet dans ses colonies d’Amérique. La première course de taureaux à Mexico, ordonnée par Hernán Cortés a eu lieu le 13 août 1529, jour de la Saint-Hippolyte et anniversaire de la reddition de Tenochtitlán (nom aztèque de Mexico)[26] avec des taureaux importés d’Espagne. Interdite au Mexique une seule fois, de 1867[27] jusqu’à 1887[28], la corrida y dispose aujourd’hui de la plus grande arène du monde avec 50 000 places[29].


Plaza de Acho à Lima, Pérou.

La corrida a continué à se développer au Venezuela malgré l’interdiction de 1894. Elle est aussi restée très populaire au Pérou avec la feria de Lima et les Arènes d’Acho, en Colombie avec les ferias de Manizales, Cali, Carthagène des Indes, Bogotá, en Équateur avec les ferias de Quito, Riobamba[30]. En ce qui concerne la Bolivie, la corrida a souvent lieu lors des grandes fêtes patronales[31], tandis qu’au Panamá existe une certaine activité tauromachique[32].

Le cas de Cuba est un peu particulier puisqu’il est lié à deux formes de colonisation : la colonisation espagnole, suivie de l’occupation américaine. L’interdiction de la corrida y est promulguée en 1899 par le général John R. Brooke, qui a pris le commandement de l’île, puis confirmée l’année suivante par le général Leonard Wood, son successeur, le 28 mai 1900[33]. Les Américains installés à la place des Espagnols remplacent ce spectacle relativement peu populaire par le baseball.

D’autre part, l’implantation de la corrida ne s’est pas révélée durable dans les pays du « cône sud », c’est-à-dire en Uruguay, en Argentine, au Paraguay et au Chili, d’où elle a disparu aujourd’hui en pratique[34].

Déroulement d’une corrida

« En Espagne, la seule chose qui commence à l’heure, c’est la corrida »[35]. Federico García Lorca, en 1928, dans un poème du Romancero Gitano, fait allusion à ce moment : « A las cinco de la tarde » (« À cinq heures de l’après-midi »).

Le sorteo

Le jour même de la corrida, à midi, a lieu le sorteo, répartition des taureaux entre les matadors par un tirage au sort. Le sorteo est fait en présence du président de la corrida et d’un représentant de chacun des trois matadors. Préalablement au sorteo, les représentants des matadors inspectent les taureaux, puis ils forment les lots en essayant de répartir les taureaux le plus équitablement possible en fonction de leurs facilités ou difficultés supposées. Les numéros des taureaux sont inscrits par paires sur de petits papiers (traditionnellement du papier à cigarettes) par le représentant du plus ancien des matadors ; les papiers sont ensuite roulés en boule par le représentant du matador le plus jeune, puis mis dans le chapeau du mayoral recouvert d’un journal. Chacun tire alors une boule par ordre d’ancienneté, le représentant du matador le plus ancien en premier[36].

Une fois déterminé le lot de chaque matador, c’est celui-ci qui décidera de l’ordre de sortie des deux taureaux qui lui ont été attribués[37],[38].

Le paseo

La corrida commence par un défilé de tous les participants : le paseo (ou paseíllo). À l’heure prévue, le président présente un mouchoir blanc ; aux accents d’un paso doble le cortège s’ébranle, précédé par les alguaziles (ou alguacilillos). Viennent au premier rang les trois matadors, classés par ordre d’ancienneté : à gauche (dans le sens de la marche) le plus ancien, à droite le deuxième d’ancienneté, au milieu le moins ancien. Si un torero se présente pour la première fois dans la plaza, il avance tête nue, sinon il est coiffé du chapeau traditionnel, la « montera ». Derrière suivent les peones, classés également par ancienneté, puis les picadors, classés eux aussi selon l’ancienneté.

Viennent ensuite les areneros ou monosabios, les employés des arènes qui ont pour fonction de remettre en état la piste entre deux taureaux.

Vient enfin le « train d’arrastre », l’attelage de mules chargé de traîner la dépouille du taureau hors de l’arène[39].


Fin du paseo


La lidia


Premier tercio : début de la lidia, passes de cape.

Puis vient l’heure du combat, en espagnol « lidia ».

Une corrida formelle comprend en principe la lidia de six taureaux. Pour chacun d’entre eux, la lidia se déroule selon un protocole immuable. Ce protocole est décomposé en trois parties, appelées tercios[40].

Premier tercio : le tercio de pique

Sortie du taureau

Après la sortie du taureau, le matador et ses peones effectuent des passes de cape (capote en espagnol), pièce de toile généralement de couleur lie de vin à l’extérieur et jaune (ou parfois bleu azur) à l’intérieur, qui sert de leurre. Ces premières passes de capote permettent au matador d’évaluer le comportement du taureau : corne maîtresse, manière de charger, course, etc.

Pour aider leur chef de cuadrilla à évaluer le comportement du taureau, les peones appellent celui-ci à tour de rôle et l’attirent vers différents points de l’arène, l’incitant à aller au bout de sa charge. Puis le matador effectue lui-même quelques passes de capote afin de compléter son étude du taureau.

Il existe une multitude de passes de capote. La plus fréquente, la plus simple et généralement considérée comme la plus belle, est la véronique (espagnol : verónica) dans laquelle le torero présente le capote tenu à deux mains, face au taureau, en faisant un geste similaire à celui que, selon l’imagerie traditionnelle, fit sainte Véronique en essuyant le visage du Christ en route pour le Calvaire. Il existe également la demi-véronique (espagnol : media-verónica) inventée par Juan Belmonte (qui prétendit un jour l’avoir créée « car j’avais la flemme de faire l’autre moitié »[41], la chicuelina (dont l’invention est attribuée à « Chicuelo »), la gaonera (inventée par Rodolfo Gaona), la mariposa (« papillon »)[42], etc.

Entrée des picadors

Autrefois, le picador était le principal héros de la corrida, le plus attendu des toreros ; les toreros à pied n’étaient que ses aides. Ce n’est que dans la seconde moitié du XVIIIe siècle qu’il a commencé à perdre sa suprématie, pour devenir au milieu du XIXe un subalterne du matador.

Le rôle du picador est, à l’aide de sa pique (lance en bois de hêtre de 2,60 mètres de long terminée par une pointe d’acier, la Puya), à la fois d’évaluer le comportement du taureau (de « tester sa bravoure ») et de l’affaiblir suffisamment, par les blessures données et la perte de sang, pour qu’il devienne « toréable ».

En principe, il est appliqué deux piques minimum (il n’y a pas de maximum), mais en cas de taureau faible, le président peut réduire ce nombre à une seule. Lorsque le taureau fait preuve d’une bravoure exceptionnelle, une pique supplémentaire est parfois donnée avec le regatón : le picador prend sa pique à l’envers, et « pique » avec l’extrémité du manche, le regatón, et non avec la Puya[43].

Deuxième tercio : le tercio de banderilles

Le deuxième tercio consiste à planter dans le morillo du taureau, (masse musculaire proéminente située à la base du cou), des banderilles (espagnol : banderillas), bâtons d’environ 80 cm de long, terminés par un harpon de 4 cm de long et recouverts de papier de couleur.

Les banderilles sont généralement posées par les peones , mais certains matadors ou certains novilleros les posent eux-mêmes.

En principe, il est posé trois paires de banderilles. Toutefois, le président de la course peut décider d’en réduire le nombre ; le matador peut demander au président l’autorisation que soit posée une quatrième.

Dans le cas d’un taureau franchement « manso » (sans bravoure), en particulier un taureau qui a refusé toutes les piques et a fui les appels faits à la cape, le président peut décider de lui faire poser des banderilles noires, dont le harpon est légèrement plus long et qui sont une marque « d’infamie »[44].

Troisième tercio : le tercio de mise à mort

La faena de muleta

La faena de muleta est le travail à pied du matador à l’aide d’un leurre en tissu rouge, la muleta. La faena de muleta prépare le taureau à la mort.

À l’origine, la faena de muleta se limitait à quatre ou cinq passes ; aujourd’hui, le matador qui en ferait si peu déclencherait une énorme bronca. Tout comme celles de capote, les passes de muleta sont innombrables : la « naturelle » (espagnol : natural), passe de base de la faena où la muleta est tenue dans la main gauche, le taureau chargeant depuis la droite du matador ; la « passe de poitrine » (espagnol : pase de pecho ou tout simplement pecho) dans laquelle la muleta est tenue dans la main gauche, le taureau chargeant depuis la gauche du matador ; le derechazo (mot espagnol signifiant « de la droite »), où la muleta est tenue dans la main droite et agrandie à l’aide de l’épée (c’est donc en quelque sorte une « naturelle à l’envers ») ; la « passe de poitrine de la droite », « passe de poitrine à l’envers » ; les « passes aidées » dans lesquelles le matador tient la muleta dans la main gauche, en soutenant et agrandissant l’étoffe à l’aide de l’épée tenue dans la main droite.

On distingue également la bandera (« drapeau »), le molinete (« moulinet »), l’orticina (inventée par Pepe Ortiz), la manoletina (attribuée à Manolete)[45].

L’estocade

Ce tercio se termine par l’estocade à l’aide de l’épée, qu’il existe trois manières de porter : « al volapié », la plus fréquente, « a recibir », la plus difficile et la moins employée, et « al encuentro », intermédiaire entre les deux précédentes.

S’il choisit al volapié (« moitié courant, moitié volant »), le matador attend que le taureau soit immobile, et se jette sur lui pour l’estoquer. A recibir (« en recevant [le taureau] »), au contraire, demande au matador de rester immobile et de déclencher la charge du taureau. Enfin, dans une estocade al encuentro (« à la rencontre »), chacun des deux fait la moitié du chemin. L’estocade doit se porter dans la « croix » (la cruz), zone étroite située à hauteur du garrot, entre la colonne vertébrale et l’omoplate droite.

Descabello et puntilla

Parfois, après l’estocade, le taureau tarde à s’écrouler. Le matador doit alors « descabellar » : il plante une épée spéciale (verdugo) entre la base du crâne et le début de la colonne vertébrale, au même endroit que celui où le puntillero plantera sa puntilla[46].

Après l’estocade (et éventuellement après le descabello), le coup de grâce est donné par l’un des peones (appelé puntillero) à l’aide d’une puntilla, poignard à lame courte et large, plantée entre la base du crâne et le début de la colonne vertébrale, afin de détruire le cervelet et le début de la moelle épinière[47].

Les protagonistes de la corrida

Le taureau

Le principal protagoniste de la corrida est le taureau : la corrida de toros se déroule dans une plaza de toros où le taureau est tué par un matador de toros.

À la sortie du toril, il est marqué de la devise, flot de rubans de diverses couleurs, chaque ganadería ayant sa propre devise.

Les trois principales qualités d’un taureau sont la « bravoure », la « noblesse » et la « caste ». La bravoure est la qualité fondamentale du taureau de combat. Elle se manifeste par sa promptitude à charger à la moindre sollicitation et par la répétition inlassable de ses charges. Il lui faut aussi de la noblesse qui se manifeste par la faculté de l’animal à charger en ligne droite, en baissant la tête. Enfin, il devra avoir de la caste, c’est-à-dire avoir, d’une manière générale toutes les qualités, même secondaires, demandées au taureau : bravoure, noblesse, force, esthétique, etc.

« L’Église a joué un rôle important dans l’élevage des taureaux de combat dès le début du XVIIe siècle. Les chartreux du couvent de Jerez de la Frontera, les dominicains de Jerez ou de Saint-Jacinthe à Séville, les trinitaires de Carmona (Andalousie), etc. […], furent des éleveurs de toros bravos[47]. » Des prêtres sont aussi à l’origine d’élevages réputés « durs ». Marcelino Bernaldo de Quirós, curé de Rota, céda ses taureaux à un autre prêtre, Francisco Trapero, dont les croisements avec des Vistahermosa sont à l’origine des Miura ou des Martín[48],[49].

D’une manière générale, l’animal doit présenter toutes les qualités que l’on recherche chez le taureau. Sinon il sera qualifié de soso (« fade »), c’est-à-dire donnant un combat sans relief et ennuyeux parce que facile à berner[50].

Races fondatrices et encastes contemporains

Chaque élevage fait partie d’une « caste ». On dira de tel élevage qu’il est de « caste vasqueña » pour dire qu’il descend de taureaux élevés par le ganadero José Vasquez, ou de « caste vistahermosa » pour signifier qu’il descend de taureaux élevés par le Comte de Vistahermosa.

À l’intérieur d’une caste, un encaste est un groupe réduit à l’échelle d’une ganadería. L’encaste, par sa sélection, affine les caractéristiques de la caste et forme une nouvelle origine[51]. Le taureau de combat, qui fait partie de l’espèce Bos primigenius f. taurus, est le résultat de nombreux croisements entre les races fondatrices qui ont donné naissance aux encastes contemporains.

La généalogie des races fondatrices ou castes se décline selon la chronologie suivante : de Bos Taurus Celticus descend : Bos Taurus Africanus, duquel descend : Bos taurus Ibericus. De Bos taurus Ibericus descendent la race navarraise, la race castillane et la race andalouse[52] ; de la race castillane descendent : Raso del Portillo, Jijona[52] ; de la race andalouse descendent la race Cabrera (1740), la race Gallardo (1790), la race Vásquez (1750) et la race Vistahermosa (1770) ; de Cabrera descendent la branche historique de Miura (1842)-Gallardo et la race Pablo Romero (1885) ; de la race Vásquez descend Veragua (1850) ; de Vistahermosa (1770) descendent Marqués de Saltillo (1854), Murube (1851), Parladé (1904) et Santa Coloma (1905)[52].

L’élevage du taureau

Jusqu’à la fin du XVIe siècle, les « toros rustauds » vivaient en totale liberté dans de grands espaces[53]. Au XVIIe siècle ils furent utilisés comme animaux de course ou de travail avant de finir sur l’étal des boucheries[54]. Les premiers éleveurs à faire une sélection de « toros bravos » furent Don Vicente Vásquez et le comte de Vistahermosa[55].

Aujourd’hui, les taureaux sont spécialement sélectionnés en fonction de leurs qualités supposées au combat et de leur masse corporelle (parfois plus de 600 kg, mais le plus souvent entre 480 et 550 kg).

Les ganaderías assurent un élevage dans des conditions d’isolement pour garantir que le taureau entrant dans l’arène n’a jamais vu d’homme à pied : les éleveurs circulent exclusivement à cheval ou en véhicule. L’objectif est d’obtenir des taureaux « braves ».

Afin d’obtenir les qualités recherchées, les vaches reproductrices sont sélectionnées au cours d’une épreuve appelée tienta (ou tentadero) : la vache affronte un picador muni d’une pique dont la puya est beaucoup plus petite que celle utilisée en corrida. Si elle fait preuve d’une « bravoure » suffisante elle est alors toréée à la muleta par un matador qui profite de l’occasion pour s’entraîner. Souvent, le matador est suivi de toreros débutants qui essaient de se faire remarquer par les professionnels présents.

À la suite de la tienta, seules les meilleures vaches seront gardées pour engendrer les futurs combattants[56].

Les sementales (« étalons ») sont eux aussi sélectionnés au cours d’une tienta de machos. Mais aussi selon une autre méthode dite por acoso (« poursuite, harcèlement ») ou por acoso y derribo qui se déroule en plein champ. Deux cavaliers munis d’une garrocha (« aiguillon ») isolent une bête du troupeau et la poursuivent en ligne droite avant de la déséquilibrer en la piquant à l’arrière. La bête roule au sol. On jugera de sa combativité sur sa réaction après s’être relevée[56].

Chaque semental voit mettre à sa disposition une quinzaine ou une vingtaine de vaches. Les premiers animaux seront généralement envoyés dans des novilladas sans picadors, afin de permettre à l’éleveur d’être renseigné au plus tôt sur la valeur de son bétail.

Dans les semaines qui suivent sa naissance, le veau sera marqué au fer : sur la fesse, le fer de l’élevage ; sur le flanc un numéro d’ordre ; sur l’épaule, le dernier chiffre de l’année de naissance. Sa naissance et son marquage seront consignés sur un registre, véritable registre d’état civil, à la disposition des autorités de l’État. Un arrêté de la présidence du gouvernement espagnol du 4 avril 1968 exige le marquage au fer sur l’épaule des erales du dernier chiffre de son année de naissance pour éviter les tricheries sur l’âge[57].

Jusqu’à son départ pour l’arène, le taureau vivra en quasi-liberté dans d’immenses prairies. Si les latifundia du passé ont disparu, les élevages de taureaux continuent encore aujourd’hui de s’étendre sur plusieurs centaines, parfois milliers, d’hectares[57].

Chaque vache porte un nom ; traditionnellement, tous ses fils porteront le même nom, ses filles porteront un nom en rapport. Ainsi, si une vache s’appelle Andaluza, ses fils s’appelleront tous Andaluz, ses filles s’appelleront Andaluza, Extremeña, Aragonesa, mais aussi Sevillana, Granadina, Cordobesa, etc.

Les principales ganaderías

Les taureaux sont élevés dans des ganaderías (« élevages »). Parmi les ganaderías les plus connues figure Miura. Les taureaux de cette ganadería sont généralement considérés comme les plus dangereux, les plus fougueux et les plus combatifs (ils sont aussi des animaux traditionnellement très hauts sur pattes ce qui en fait des adversaires difficiles à maîtriser). Fondée en 1849 par Antonio Miura, elle appartient encore aujourd’hui à Eduardo et Antonio Miura, descendants du fondateur. En 1879, le taureau de race navarraise Murciélago (« chauve-souris »), de la ganadería de Joaquín del Val, a été gracié pour sa combativité et ensuite offert à Antonio Miura. De lui descendent nombre de taureaux de cet élevage prestigieux. Mais le plus connu reste Catalán élu « meilleur taureau du XXe siècle » par l’ensemble des observateurs taurins. Un autre nom reste dans les mémoires est celui d’Islero, responsable de la mort de Manolete.

Autre ganadería prestigieuse : celle de Victorino Martín. Il a formé son élevage à partir de l’ancien fer d’Escudero Calvo, de pur encaste Albaserrada, au début des années 1960[58].

L’éleveur est représenté pendant la course par son mayoral (régisseur ou intendant). Quand le lot de taureaux a été exceptionnel, on voit parfois le mayoral porté a hombros pour honorer son élevage.

Le prix d’un taureau de combat (qui comprend son transport jusqu’aux arènes) varie selon la taille et l’origine, mais on considère qu’il varie entre quelques milliers d’euros pour un novillo et plusieurs dizaines de milliers d’euros pour les plus réputés.

Les toreros

Le matador

Le matador est le principal des toreros : comme son nom l’indique, il est chargé de tuer le taureau. Son travail comprend les passes de cape et la maîtrise du tercio de piques : c’est lui qui doit amener son taureau au picador, parfois assisté de ses peones. Il est le seul à effectuer les passes de muleta au troisième tercio et se charge de la mise à mort avec l’épée et éventuellement le descabello.

Généralement, il y a six taureaux et trois matadors par corrida. Chaque matador combat donc deux taureaux : le matador le plus ancien combat les premier et quatrième, le deuxième par ordre d’ancienneté combat les deuxième et cinquième, le plus jeune combat les troisième et sixième.

Chaque matador est à la tête d’ une cuadrilla ou équipe de « subalternes » à son service. La cuadrilla est composée de peónes, du picador, du mozo de espadas. Le matador est également assisté par un apoderado.

Quant au terme de « toreador », il désignait les toreros à cheval d’avant le XVIIIe siècle. Son utilisation est désormais à contresens : cela fait plus de trois siècles qu’il n’y a plus de toreadors. Celui qui, de nos jours combat le taureau, que ce soit à pied ou à cheval, est un « torero » : matador, peón, banderillero, picador ou rejoneador, tous sont des « toreros ». Celui des toreros qui tue le taureau après l’avoir combattu à pied est un « matador » (mata toro)[59],[60].

Matadors notoires

Au début du XXIe siècle, environ deux cent à deux cent cinquante matadors composent chaque année l’escalafón. Les figuras (« vedettes ») font jusqu’à une centaine de corridas dans l’année, beaucoup n’en font qu’une ou deux[61].

Le métier de matador est une activité risquée. Même si peu d’entre eux meurent dans l’arène, beaucoup reçoivent d’importantes blessures qui, parfois, les handicapent à vie. Ainsi Nimeño II et Julio Robles, sont restés paralysés à la suite d’une « cornada ». D’autres y ont laissé leur vie. Mais aussi, outre la soixantaine de matadors tués dans l’arène, de nombreux membres des cuadrillas ont péri dans le ruedo : novilleros, picadors, banderilleros. Cette prise de risque est aussi difficile à comprendre qu’à expliquer : « Si l’on pouvait expliquer cette prise de risques par la nécessité de fuir la misère, comme autrefois, ce serait plus simple. Mais aujourd’hui, les matadors ce sont des fils de riches, fils de… qui suivent des cours dans les écoles taurines. Pas des gamins des rues qu’on ramasse comme subalternes dans un cuadrilla. Pourquoi ils se jouent la vie ceux-là, et tous ceux qui les accompagnent[62]?… »

Les assistants du matador

Les peones sont les aides du matador. Ils l’assistent lors des différentes phases de la lidia, notamment au premier tercio, en aidant à placer le taureau, après avoir effectué des passes de capote. Le plus souvent, ils posent également les banderilles, c’est pourquoi le terme « banderillero » qui, stricto sensu désigne celui qui pose les banderilles, est couramment utilisé comme synonyme de « peón ». C’est également un peón qui plante la puntilla pour achever le taureau. Chaque cuadrilla compte trois peones.

Le picador, héritier du varilarguero (« porteur de longue lance »), autrefois le torero le plus attendu par le public, le picador fait aujourd’hui partie de la cuadrilla du matador dont il est un des subalternes[63]. Monté à cheval, armé de sa longue pique, il affaiblit le taureau tout en permettant au matador de mieux le jauger. Le picador a lui-même des subalternes : les monosabios (littéralement « singes savants ») ou valets de piste chargés de l’aider[64].

Chaque cuadrilla comprend deux picadors, qui officient à tour de rôle.

Le mozo de espadas (« valet d’épées »), quant à lui, assiste le matador depuis la contrepiste. Il lui fournit un capote de remplacement en cas de déchirure, lui tend les banderilles s’il les pose lui-même et lui remet l’épée à la fin de la faena de muleta. Il entretient le matériel et l’« habit de lumières », s’occupe des réservations d’hôtel, hier des billets de train, aujourd’hui des billets d’avions quand le matador doit toréer le lendemain dans une ville éloignée, sert de chauffeur, de conseiller technique, d’interprète, etc.

L’apoderado est littéralement le « fondé de pouvoir ». C’est l’équivalent de l’impresario dans le show-business, du manager dans la boxe. En tant que tel, il peut être amené à intervenir dans le choix du pseudonyme du torero (apodo) ; il négocie les contrats, choisit les autres toreros qui partagent l’affiche, et la difficulté plus ou moins grande des taureaux qu’affronte le torero dont il gère la carrière.

Le monde du matador

De nombreux codes, us et coutumes jalonnent la vie d’un matador. Codes vestimentaires, étapes à franchir, habitudes personnelles, le monde du matador est aussi celui du mundillo (littéralement : « petit monde », le mot englobe tout ce qui concerne la « planète des toros[65]) » avec son vocabulaire particulier.

Autour du matador lui-même

L’alternative est la cérémonie au cours de laquelle le novillero devient matador de toros.

Si l’alternative a été prise ailleurs qu’à Madrid, lorsque le nouveau matador vient pour la première fois dans la capitale espagnole, il doit la « confirmer » au cours d’une cérémonie identique à celle de l’alternative. Il en est de même au Mexique, pour les matadors n’ayant pas pris l’alternative à Mexico.

D’autre part, nombre de matadors portent un pseudonyme, en espagnol « apodo ». Ces apodos peuvent être dérivés de la ville ou du quartier dont est originaire le matador, de son apparence physique, de son prénom (dont on utilise alors un diminutif en tant qu’apodo), de son métier précédent, ou encore d’un animal. On a ainsi El Cordobés (Le Cordouan), El Gordito (« Un peu gros mais pas trop »), Manolete (« Petit Manuel »), El Estudiante (« L’Étudiant »), ou encore El Gallo (« Le Coq »).

Le matador peut faire un brindis, dédier son combat à telle personne qu’il veut honorer. Il s’avance dans sa direction ; arrivé à la barrière, il lui tient un discours plus ou moins long et plus ou moins convenu, puis lui envoie sa montera (« coiffure »). La personne honorée la lui rendra à la fin du combat.

Parfois, le matador fait le brindis « au public » : il va au centre de la piste, puis fait un tour complet sur lui-même, tenant sa montera à bout de bras. Puis il la jette négligemment par-dessus son épaule et n’a plus qu’à s’avancer vers le taureau. Dans la superstition et les coutumes du monde taurin, on pense que si la montera tombe à l’endroit, c’est bon signe ; si elle tombe à l’envers, c’est mauvais signe. Parfois aussi, le matador la pose délicatement au sol, afin d’être sûr qu’elle est dans le bon sens.

Le plus ancien des matadors est appelé jefe de lidia, « chef de lidia ». Cela n’est pas seulement un titre honorifique : au cas où un autre matador serait blessé, le chef de lidia aurait la charge de son taureau.

La tenue des toreros est appelée « habit de lumières », traduction littérale de l’espagnol « traje de luces ». Une meilleure traduction serait « habit de paillettes », car si « luz » signifie « lumière », « luces » qui est le pluriel de « luz » se traduit par « lumières » mais aussi par « paillettes ». Dans l’expression « traje de luces », le mot « luces » est en fait employé dans cette seconde acception.

L’escalafón est le classement des matadors, d’après le nombre de corridas auquel ils ont participé dans la saison tauromachique (temporada), les ex æquo étant départagés par le nombre d’oreilles et de queues coupées.

Croyances et superstitions

Selon une idée reçue, le taureau fonce sur ce qui est rouge, ce qui explique la couleur de la muleta. En fait, le taureau ne distingue pas les couleurs ; il a une vision bi-chromique, soit le blanc et le noir ; en revanche, il est très sensible au mouvement : « Lors de la sortie des picadors, pour éviter que le taureau, très sensible au mouvement, n’attaque les chevaux, matador et peones détournent son attention en agitant leurs capes dans le sens opposé »[66]. C’est cette sensibilité au mouvement qu’utilise le torero pour déclencher sa charge. La cape (capote) ou la muleta sont des leurres.

L’énervement du taureau contre la couleur rouge apparaît comme un préjugé anthropologique, car de récentes études montrent que l’homme, lui, est effectivement excité par la couleur rouge[67].

Avant l’habillage du matador, ses vêtements sont toujours posés sur une chaise, jamais sur le lit. Le contraire porterait malheur au matador. L’explication la plus courante est que des vêtements étendus sur un lit rappelleraient un cadavre étendu sur le lit de mort[68].

Une autre croyance indique qu’il ne faudrait jamais essayer les vêtements d’un matador. Enfiler les vêtements du matador rappellerait le partage de ses affaires que feront ses héritiers après sa mort. Ainsi, lorsqu’un matador brinde le taureau à un spectateur et confie donc sa montera à la personne honorée, il ne faudrait pas que celle-ci se la pose sur la tête.

Les matadors utiliseraient rarement un habit de lumières de couleur jaune, car cette couleur porterait malheur. Ainsi Manzanares ne choisissait jamais cette couleur et sa superstition, était bien connue de ses détracteurs : « (…) qui portèrent tous une chemise jaune lors de la corrida du 2 juin 1984 à Sanlúcar de Barrameda[69]. » Cependant, certains matadors utilisent parfois des habits jaunes (Luis Francisco Esplá par exemple).

Autres protagonistes


Le président et ses assesseurs

Le président est chargé de l’ordre de la place. Il ordonne le début de chaque course, les changements de tercios, l’attribution des trophées. Ses décisions sont notifiées à l’aide de mouchoirs (blancs pour le changement de tercio et l’attribution des trophées, rouge pour ordonner la pose de banderilles noires, orange pour gracier le taureau, vert pour ordonner son changement, bleu pour lui accorder une vuelta al ruedo).

En Espagne, c’est un commissaire de police, désigné par les autorités étatiques. En France, selon le règlement de l’Union des villes taurines françaises (UVTF), il est désigné par le maire de la commune ; le plus généralement, il sera choisi parmi les présidents des clubs taurins locaux.

Il est assisté de deux assesseurs. En Espagne, ils sont désignés par les autorités de l’État, comme le président. Il est toutefois possible de désigner comme assesseur un matador retraité. En Andalousie, depuis le 1er avril 2006, peuvent également être nommés assesseurs des « aficionados notoirement compétents ».

Les alguaziles

Les alguaziles (ou alguacilillos) sont les « policiers » de la place. Au nombre de deux, ils défilent en tête du paseo. Sous les ordres du président, ils veillent au respect du règlement par tous les acteurs. Le cas échéant, ils remettent également les trophées au matador. C’est également l’un d’entre eux qui remet au torilero (« gardien du toril ») la clé du toril.

Le personnel de l’arène

Les employés des arènes sont les areneros. Ils sont chargés de l’entretien de la piste qu’ils remettent en état après chaque taureau et après le passage de l’arrastre[70]. Ils s’occupent aussi des réparations à faire dans les annexes de la piste pendant la durée de la course. Leur costume varie d’une « place » à l’autre[71].

Les valets de piste sont fréquemment appelés les monosabios. Jusque vers 1847, on les appelait les chulos (valets), nom générique donné aux gens du peuple[64]. Ils étaient alors areneros des arènes de Madrid. « Cette année là, on présenta sur la scène du théâtre Cervantes, une troupe de singes savants vêtus de rouge. En même temps, l’organisateur de la plaza de Madrid s’avisa de vêtir ses chulos de la même blouse rouge. Inévitablement, des « titis » se mirent à les traiter de monos sabios[64]. »

Les mulilleros, enfin, sont chargés de conduire l’attelage de mules évacuant le cadavre du taureau en fin de course.

La musique

La musique accompagne le paseo et fait patienter le public entre deux taureaux. Elle souligne une faena de muleta qui est jugée de qualité, ainsi que la pose des banderilles lorsqu’elle est faite par le matador lui-même. Elle accompagne parfois la pose des banderilles par un peón lorsque, lors de la pose d’une paire précédente, ce peón a été jugé particulièrement brillant. Enfin, quand le picador pique avec le regatón, le plus souvent cette pique supplémentaire se fait en musique.

Faire jouer la musique en cours de faena de muleta est considéré comme une récompense. L’ordre de jouer est donné par le président (sauf à Séville où c’est le chef d’orchestre qui décide) ; souvent une partie du public la réclame en criant « música, música ». À Madrid, depuis 1939, la musique ne joue jamais en cours de faena.

Principaux « tubes » :

* El gato montés ;
* España Cañi ;
* Cielo Andaluz ;
* Paquito Chocolatero ;
* Valencia ;
* Nerva (et son solo de trompette à l’audition duquel, dans les arènes de Séville, « Paquirri » avait un jour arrêté de toréer pour mieux écouter) ;
* Vino Griego ;
* l’air du toréador de Carmen (« Toréador, en garde… ») qui, grâce à Georges Bizet accompagne le paseo dans la presque totalité des arènes du sud-est de la France.

L’empresa

C’est l’organisateur de la corrida, celui qui engage les matadors, achète les taureaux, et espère engranger les bénéfices.

Dans les plus grandes arènes, l’empresa est une entreprise privée. Certaines empresas sont propriétaires des arènes (en Espagne, Barcelone, Saint-Sébastien, Logroño, entre autres), d’autres sont locataires des arènes qui appartiennent aux collectivités locales (Arles, Nîmes, Madrid, Valence) ou à des privés (en France notamment Béziers où les arènes appartiennent à une société anonyme ; en Espagne, notamment Séville où les arènes appartiennent à une confrérie militaro-religieuse, la Real Maestranza de Caballería).

Dans d’autres arènes, c’est la municipalité qui gère directement sa plaza en régie municipale par l’intermédiaire d’un directeur technique et artistique qui propose les cartels72. C’est le cas notamment en France de Dax.

Dans les plus petites arènes, où les bénéfices sont plus aléatoires, l’empresa est le plus souvent une association loi de 1901 (ou équivalent en Espagne).

Le public et les récompenses

Traditionnellement, on classe les aficionados en plusieurs catégories : les « toreristas »73, les « toristas »74 et les « aficionados a los toros »75. Les toreristas sont essentiellement attirés par l’art du matador, son adresse, l’élégance de ses passes. Ils préfèrent les taureaux vifs, légers, s’engageant bien dans le leurre, et faisant preuve de noblesse. Les toristas sont d’abord attirés par les taureaux forts, puissants, sauvages, à longues cornes. Ils ne recherchent pas l’esthétique chez le torero, mais sa stratégie, et sa bravoure. Il leur faut des hommes qui « jouent leur peau » en affrontant l’animal de face et ils supportent mal le toreo de profil75. Les « aficionados a los toros », sont sans a priori, ils ne font partie d’aucune « chapelle », et ils goûtent le plaisir d’une belle faena en connaisseurs75. Il y a aussi, des néophytes, des touristes et des aficionados occasionnels qui ne se rendent pas aux arènes régulièrement.


Vincent van Gogh, public dans les arènes d’Arles.

Le public joue un rôle important dans l’évaluation du spectacle et la remise du premier trophée. Il juge le courage du matador, sa faculté à prendre des risques, son autorité et son élégance aux passes de cape ou de muleta. Il juge aussi l’estocade qui doit être sincère, rapide et efficace. C’est ce que les spécialistes appellent « la minute de vérité »76. Si le public a apprécié la prestation du matador, il réclame au président que lui soient accordées une, voire deux oreilles, ou la queue, en agitant un mouchoir blanc.

Le public est souvent très sévère sur la présentation de l’animal : des cornes abîmées provoquent une bronca et une demande de changement d’animal77. La bravoure de l’animal et sa capacité de combattre se jugent à sa charge franche. Un taureau fuyard ou déficient provoque la colère des spectateurs.

Le président accorde les trophées en présentant un, deux ou trois mouchoirs blancs. Ces trophées sont coupés sous la surveillance de l’alguazil qui les remet au matador dès que la dépouille du taureau est retirée de la piste. Le matador fait alors une vuelta al ruedo, c’est-à-dire le tour de la piste en longeant la barrière et en saluant le public ; les spectateurs les plus enthousiastes lui envoient des bouquets de fleurs, des cigares, leur chapeau, leur foulard etc. Le matador garde les fleurs et les cigares, et renvoie les chapeaux, foulards, etc., à leur propriétaire.

Selon l’article 83 du Règlement de l’Union des villes taurines françaises : « Les trophées accordés au matador consistent en : un salut au tiers, un tour de piste, la concession de deux oreilles, et la sortie sur les épaules. L’éventuel octroi de la queue est laissé à la seule appréciation du président78 ».

Si aucune oreille n’a été accordée, le public peut, par ses applaudissements, obtenir que le matador vienne « saluer à la barrière ». Il peut aussi l’inviter à saluer « au tiers » (à mi-chemin de la barrière et du centre de la piste), ou « au centre » (jusqu’au centre de la piste), voire à faire une vuelta al ruedo.

Si le taureau a été exceptionnellement bon, le président peut lui accorder une vuelta al ruedo en présentant un mouchoir bleu. Et s’il a été plus qu’exceptionnellement bon, le président accorde sa grâce (indulto) avant l’estocade, en présentant un mouchoir orange.

Quand le matador a fini de saluer, le président sort son mouchoir blanc afin d’ordonner l’entrée en piste du taureau suivant.

En fin de corrida, les matadors quittent l’arène par ordre d’ancienneté. Si l’un d’entre eux a été particulièrement brillant, il sortira a hombros, sur les épaules de ses admirateurs, par la Grande Porte. À Séville, il devra pour cela avoir coupé trois trophées (soit trois oreilles, ou deux oreilles et une queue) au minimum ; à Madrid, deux trophées suffiront79.

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